Variations autour du hakama - 2
Le hakama du vieux Jo
Pol aimait plier le hakama du vieux Jo. Cher vieux Jo, pensa-t-il, avec toute l'affection dont son cœur état capable. Il lui semblait qu'il avait toujours fait parti du dojo. Personne n'était, d'ailleurs, assez ancien pour se souvenir de ses débuts. Personne ne savait non plus d'où il venait. Même son patronyme était presque tombé dans l’oubli. Jo était un surnom qui lui avait été donné en raison de sa ressemblance avec le jo. Le vieux Jo était, il est vrai, très grand et son extrême minceur semblait n'être étirée que par une ossature ténue et sans courbure. Elle lui donnait l'apparence d'un roseau qui ploierait à la moindre secousse d'air ou au moindre remous qui plisserait la surface de l'eau. Mais tout comme le jo n'est pas qu'un long bout de bois, Jo n'était pas que ce long corps d'aspect fragile. C'est ce qui serait resté de lui dans un instantané de débutant; c'était une de ces perceptions qu'on s'étonne toujours d'avoir eues, une fois qu'elles ont cessé d'être les nôtres. Et il fallait avoir vu Jo à l'oeuvre pour savoir qu'une énergie considérable l'habitait : ses mouvements et ses déplacements conversaient silencieusement avec l'espace. Les poids les plus lourds se transformaient en poids légers dans ses longues mains osseuses. Son hakama faisait aussi sentir cette force et les pratiquants les moins expérimentés ne manquaient pas de la ressentir, quand à la fin du cours, il leur arrivait de plier le hakama du vieux Jo. Pol était toujours le plus empressé. Le cours se poursuivait pendant la séance de pliage. Il aimait sentir sous ses doigts les forces qui le guider. Il aimait cette musique dont la portée était le tissu du hakama :
"...L'accord des plis, ..., retrouver la terre et le ciel, ..., ressentir l'énergie, ..., retrouver les techniques, kote-gaeshi, nikkyo, sankyo, yonkyo, ...".
Mais ce soir, la séance de pliage ne se déroulait pas comme d'habitude. Le hakama avait l'allure d'un corps souffrant. Tous les efforts qu'il faisait pour le plier étaient vains : le pantalon reprenait toujours sa forme initiale. A un moment, il eut même l'impression qu'il allait se déchirer et crier comme s'il était à l'agonie. Pour se rassurer, il jeta un regard sur le vieux Jo qui était assis en seiza au milieu des tatamis mais ce qu'il vit ne le rassura pas. Le vieux Jo était d'une pâleur extrême et avait une expression d'abandon qui lui donnait un air vieux et las : un air aussi usé qu'un vêtement qui aurait été porté trop longtemps. "Non, non, pas ça", se dit-il, en regardant avec insistance vers le kamiza... puis il reprit sa tâche avec une détermination et une vigueur insoupçonnées jusqu'alors. Il se retrouva dans la situation du pratiquant qui vient de découvrir qu'il n'est plus celui qu'il était au début du cours. Ses mains volaient sur le hakama qui progressivement reprenait vie et tenue; il retrouvait les lignes et les plis du vêtement que l'on est fier de redonner à son destinataire. Quand il parvint au bout de sa tâche, il se leva posément pour aller remettre le hakama au vieux Jo. "Domo arigato gozaïmasu" lui dit le vieux Jo en signe de remerciements. Pol s'inclina doucement devant lui. Il se laissa emporter par l'intensité de son regard. Pour la première fois, Pol put regarder le vieux Jo dans les yeux.

"...L'accord des plis, ..., retrouver la terre et le ciel, ..., ressentir l'énergie, ..., retrouver les techniques, kote-gaeshi, nikkyo, sankyo, yonkyo, ...".
Mais ce soir, la séance de pliage ne se déroulait pas comme d'habitude. Le hakama avait l'allure d'un corps souffrant. Tous les efforts qu'il faisait pour le plier étaient vains : le pantalon reprenait toujours sa forme initiale. A un moment, il eut même l'impression qu'il allait se déchirer et crier comme s'il était à l'agonie. Pour se rassurer, il jeta un regard sur le vieux Jo qui était assis en seiza au milieu des tatamis mais ce qu'il vit ne le rassura pas. Le vieux Jo était d'une pâleur extrême et avait une expression d'abandon qui lui donnait un air vieux et las : un air aussi usé qu'un vêtement qui aurait été porté trop longtemps. "Non, non, pas ça", se dit-il, en regardant avec insistance vers le kamiza... puis il reprit sa tâche avec une détermination et une vigueur insoupçonnées jusqu'alors. Il se retrouva dans la situation du pratiquant qui vient de découvrir qu'il n'est plus celui qu'il était au début du cours. Ses mains volaient sur le hakama qui progressivement reprenait vie et tenue; il retrouvait les lignes et les plis du vêtement que l'on est fier de redonner à son destinataire. Quand il parvint au bout de sa tâche, il se leva posément pour aller remettre le hakama au vieux Jo. "Domo arigato gozaïmasu" lui dit le vieux Jo en signe de remerciements. Pol s'inclina doucement devant lui. Il se laissa emporter par l'intensité de son regard. Pour la première fois, Pol put regarder le vieux Jo dans les yeux.



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