Kojiki
Introduction à la lecture du Kojiki
Etude d'après l'ouvrage de Masumi Shibata et Maryse Shibata, édité par Maisonneuve Et Larose, ISBN 2706812753
Introduction :
Le kojiki parut au Japon au VIII° siècle. Mais les récits et légendes qu'il regroupe remonteraient à la période allant du IV° au VI° siècle. Sa rédaction relèverait d'une initiative politique. Au VII° siècle, l'empereur Temmu (règne de 673-686) se serait ému des travestissements subis par les traditions et les généalogies. Pour y remédier, il aurait chargé un des ses subordonnés, Hieda-no-Are de faire le tri parmi celles-ci. Ce travail fut achevé, sous le règne de l'impératrice Gemmyô (règne de 662-722), par Hieda-no-Are. Et l'impératrice en eut connaissance le 28 janvier 712.
Ce recueil se compose de trois parties. La première se situerait à l'époque de la genèse et de la naissance des îles qui composent le Japon et de la descente sur la terre des divinités, qui sont considérées comme les ancêtres de la famille impériale. La deuxième commencerait au règne du premier empereur Jimmu et s'étendrait jusqu'à celui de l'empereur Ojin. La dernière partie s'achèverait à l'époque de son auteur.
C'est au shintoïsme que le kojiki serait apparenté. Il représente pour les spécialistes un outil de travail important pour connaître une culture étrangère à la spiritualité bouddhique. C'est à partir du 3ème siècle que les premiers germes de cette religion se seraient développés. Ils étaient associés à un rituel autour de la culture du riz. C'est donc d'éléments importants de la tradition japonaise que le kojiki instruirait. Mais cette interaction de l'homme et de la nature sur laquelle il fait fond révèle que les puissances de la nature comme l'eau, les volcans, les rochers, sont les vecteurs indissociables de l'énergie du monde et de la fragilité de toutes les formes soumises au temps. Aussi chaque élément de la nature, comme les plantes, les arbres, les animaux, ou les phénomènes naturels, peut-il être mis en rapport avec les kami qui sont des divinités bonnes ou mauvaises. Le panthéon shintô compterait 800 myriades de kami.
C'est donc à une vision complexe et diversifiée du Japon que le Kojiki initierait. Aussi est-ce pour son intérêt historique, religieux et mythologique qu'il a retenu l'attention de spécialistes. C'est à Urabe Kanefumi que l'on devrait le premier commentaire. Ce travail intitulé "Kojiki Uragaki" aurait été publié en 1273. Il aurait inauguré une tradition d'interprétation sur ce texte qui s'est poursuivie jusqu'à nous et qui a été marquée par des principes de lecture divergents. Ainsi pour Arai Hakuseki (mort en 1725), les récits qui le composent seraient véridiques. Cette thèse aurait été en partie contestée par Tsuda Sôkichi (1873-1962). Il put apporter la preuve que certaines légendes ne renverraient à aucun fait historique.
Mais ce qui retient particulièrement l'attention est le traitement du nom, voire des noms dans ces récits. C'est là sans doute une des originalités de ce recueil. Il ne s'agit pas pour nous de prétendre que le kojiki serait la seule cosmogonie à donner place au nom. Il s'agit plutôt de montrer que le nom en est un des supports les plus remarquables car, à partir de lui, bien des axes importants du recueil se dessineraient.
1) Généalogie et nom
Le kojiki est un recueil de récits qui s'inscrit, tout à la fois, dans la tradition des cosmogonies et des théogonies. Comme dans la théogonie d'Hésiode, on assiste à la naissance des dieux et leur généalogie fait l'objet d'une exposition qui suit l'ordre des naissances. Comme dans les cosmogonies, on y traite narrativement de la naissance du monde. Mais dans le kojiki, l'accent est avant tout mis sur la formation de l'archipel japonais. Cette particularité n'affecte en rien ce qui l'affilie à ces deux genres littéraires. C'est, également, à la question du commencement qu'il répond. Comment le monde est-il apparu ? A quels phénomènes attribuer la naissance du Japon ? A quelles puissances la doit-on ? Quels liens existent-ils entre les puissances de la nature, les Dieux et les hommes ?
Les premiers récits sont importants car ils en scellent le socle et lui donne une origine qui est aussi celle du monde. Ils donnent les bases de cette tradition qu'ils véhiculent et qu'ils relient au geste divin qui a préludé au commencement de toutes choses. Commencement qui est la conjonction des puissances divines et des puissances naturelles. Les premières naissances de Dieux sont liées au commencement du ciel et de la terre. Mais ces deux parties du monde restèrent, dans un premier temps, sans rapport l'une avec l'autre. Les divinités qui naquirent d'abord étaient en rapport avec le ciel. Il eut d'abord dans la Haute Plaine du Ciel, Kami-Maître-du-Centre-Auguste-du-ciel, puis Kami-de-la-Haute-Production-Auguste et Kami-des-Naissances-Divines. Elles se "se manifestèrent en divinités célibataires et dérobèrent leur corps aux regards".
Et d'autres dieux suivirent alors que la terre récemment apparue était comme une "tâche d'huile flottante". Ces dieux sont Kami-Prince-Plaisant-Pousse-de-Roseau et Kami-Résidant-Eternellement-dans-le-Ciel. Et il en fut ainsi jusqu'au couple Izanaki-no-Kami et son épouse Izanami-non-Kami. Ce couple boucle ce que l'on appelle "les sept générations mythiques" formées de cinq couples divins et de deux divinités célibataires, Kami-Résidant-Eternellement-sur-la-Terre puis Kami-Champ-de-Nuages-Luxuriant. Les dieux célibataires sont considérés comme formant chacun une génération. Et ce récit se poursuit en relatant comment les divinités Izanaki-no-Mikoto et Izanami-no-Mikoto furent envoyées vers « la terre voguante » pour la réparer et la consolider, ce qu'ils firent en donnant naissance à des enfants, des îles, des provinces et des kami.
Et tout au long de ce récit qui se poursuit jusqu'au règne de l'impératrice Suiko (mourut le 15 mars 1628), des noms jalonnent cette succession ordonnée de naissances ou de formations. Et c'est même à une myriade de noms que le lecteur est confronté, et d'une manière qui n'a pas d'équivalent dans la théogonie d'Hésiode, même si les noms y sont présents. Le nom servent, généralement, à différencier les différents territoires et les divinités entre elles, à les inscrire dans le fil des générations et à le former.
Mais ce qui frappe, dès les premières lignes du kojiki, et qui s'accentue dès le second, c'est la relation particulièrement forte, entre le nom et la formation, la création et la différenciation. Il accompagne toutes les étapes de cette création qui se poursuit jusqu'à l'apparition des premières dynasties impériales. Les îles et les provinces auxquelles les dieux donnèrent naissance sont nommées, y compris celles qui ne comptent pas parmi les enfants, comme l'île d'Awa (frêle). L'île Aux-Deux-Noms-en-Iyo avait quatre visages qui reçurent chacun un nom. Princesse-Charmante pour la province d'Iyo, Princesse-Âme-du-Riz pour la province de Sanuki, Princesse-de-la-Nourriture pour la province d'Awa et Seigneur-de-Bravoure pour la province de Tosa.
Les kami ont tous au moins un nom et ce nom est indicatif de leur divinité. Leur nom comporte généralement le mot kami. Les divinités Izanaki-no-Mikoto et Izanami-no-Mikoto ne sont pas une exception à cette composition du nom. En effet, le mot mikoto qui, à l'origine signifiait "ordre, décret de la part des suzerains", fut utilisé, par la suite, pour désigner les divinités. Et il équivalait au mot kami. Ces deux divinités portent dans leur nom l'empreinte du premier sens : "ordonner". C'est suite à un ordre donné par les kami célestes qu'elles se sont chargées de la consolidation de la terre. Mais cette particularité n'en fait pas des dieux marginaux. Leurs enfants ont tous des noms qui rappellent leur statut de kami. Ainsi en est-il de Kami-Masculin-aux-Multiples-Choses, de Kami-Prince-Rocher-et-Terre et de Kami-Princesse-Rocher-et-Terre. Cette observation s'étend jusqu'à Kami-Prince-Libéré-Fougueux et à son épouse Kami-Princesse-Libérée-Fougueuse. Eux-mêmes eurent des enfants. Cette suite de générations se poursuit tout au long du récit jusqu'au règne du premier empereur qui, avec ses successeurs, sont dans la postérité des divinités dont la généalogie est exposée dans la première partie. Le premier empereur cité est l'empereur Jimmu. Il inaugure les dynasties d'empereurs qui se terminent par l'évocation de l'impératrice Suikô. L'empereur Jimmu s'appelle aussi Majesté-Prince-Iware-du-Yamato-Sacré et il serait affilié à la Divinité Marine, Princesse-Ame-Luxure par le fils de cette déesse Prince-Autel-Celeste-Héros-sur-la-Plage-Majesté-Né -avant-la-Couverture-en-Ailes-de-Cormorans-du-Pavillon. Celui-ci l'aurait conçu avec Majesté-Princesse-Ame-Possédée. Du premier nom cité au dernier, c'est à une série de naissances que l'on assiste. Mais ces noms seraient incomplets sans les histoires dont ils sont le support.
2) Généalogie et histoire
Les histoires ne manquent pas dans cette myriade de divinités qui composent la généalogie du kojiki. Ces histoires sont autant des histoires de fondation, de rencontres, d'amour, de naissance, d'accouplement ou de conflit. Autant d'histoires qui, comme tant d'autres mythologies, établissent des ponts entre les dieux et les hommes.
L'histoire d'Izanaki-no-Mikoto est, sur ce point, assez exemplaire. Il fut chargé avec Izanami-no-Mikoto de « réparer, de consolider cette terre voguante ». C'est une histoire plutôt mouvementée qui s'ensuivit pour ces deux kami. Ils sont, en effet, à l'origine de la naissance de l'île d'Onogoro (Onogoro : solidifiée d'elle-même) et ils y descendirent, quittant ainsi le pont flottant du ciel, pour y ériger un pavillon de huit toises. Pour donner naissance à la terre, il se mirent à tourner autour de l'Auguste Pilier Céleste, ce qu'ils firent mais ils ne furent pas satisfaits des enfants qu'ils conçurent car ils leur parurent imparfaits. Hiruko (Sangsue) fut abandonné : ils le laissèrent dériver sur un esquif de roseaux. Puis ils décidèrent de consulter les kami célestes pour connaître la raison de l'imperfection de leur progéniture. Les dieux purent, grâce à une divination, mettre ainsi en cause le rituel qu'ils avaient adopté avant de s'accoupler : « Ce n'était pas bien que la femme parle la première. Retournez. Descendez et répétez tout ». Ils répétèrent donc le même rituel amoureux mais cette fois, ils le firent en n'inversant pas les rôles et ils donnèrent naissance à huit grandes îles, parmi lesquelles l'île d'Iki ou l'île Tsu. Puis naquirent notamment l'île d'O et des kami comme Kami-Masculin-aux-Multiples-Choses. Au total, ce couple de kami enfanta 14 îles et 35 kami.
Mais le dernier accouchement de la déesse lui fut fatal puisqu'en mettant au monde son dernier fils Kami-Esprit-de-la-Lumière-du-Feu, Izanami-no-Mikoto eut ses organes féminins brûlés. Pendant sa maladie, elle mit au monde, notamment, par ses vomissures Kami-Prince-de-la-Mine et Kami-Princesse-de-la-Mine. Quand elle mourut, son mari fut plongé dans une grande affliction. Et c'était à tel point qu'il ne put se résoudre à la perdre. Il s'en prit à leur fils Kami-Esprit-de-la-Lumière et lui trancha le cou, ce qui fit jaillir des kami des différents endroits de l'arme qu'il avait utilisée pour son crime. Il en sortit du sang qui tacha le tranchant, la garde et la poignée de l'épée. Puis il décida de se rendre aux enfers pour y revoir son épouse. Il voulait la faire revenir pour qu'ils puissent achever leur tâche mais comme elle l'en informa, il serait arrivé trop tard, car elle aurait déjà absorbé le repas préparé dans le chaudron des Enfers. Elle préféra alors demander aux kami des Enfers ce qui était encore possible pour eux. Elle insista pour qu'il ne la regarde pas. Comme l'attente lui parut longue, il fit de la lumière; mais la vue du corps de sa femme le remplit de terreur, car son corps était rempli de vers grouillants, suite à quoi il prit la fuite. Il fut alors poursuivi par les femelles répugnantes des Enfers que son épouse avait lancées à ses trousses; mais il put leur échapper grâce à sa coiffure noire qu'il jeta et qui fit naître du raisin que ses assaillants mangèrent. Puis pour freiner à nouveau leur poursuite, il leur lança son grand peigne, d'où sortirent des pousses de bambou. Et pour combattre les huit kami du tonnerre nés en parasitant le corps de son épouse et les Mille cinq cent kami qu'elle lança aussi derrière lui, il tira son épée longue de dix poings. Mais ce n'est qu'aux confins des Enfers qu'il put définitivement s'en libérer. Il jeta sur eux trois fruits d'un pêcher. Et pour finir, il put arrêter la course de son épouse qui avait rejoint les assaillants, grâce à rocher, qui lui permit de fermer la frontière. Et il put avoir le dessus quand son épouse lui dit qu'elle ferait mourir 1000 personnes par jour parmi les gens de son pays. Il lui rétorqua qu'il établirait lui 1500 maternités par jour.
Mais son histoire ne s'arrête pas là. Pour se purifier de son séjour aux Enfers, il se rendit à Ahakibara, sur la rive du petit détroit Tachibana dans la province Himuka de Tsukushi pour y faire ses ablutions. Des kami naquirent des objets qu'il laissa sur la rive. Kami-du-Long-chemin naquit de sa ceinture. Puis de ses ablutions naquirent d'abord Kami-Esprit-des-Quatre-Vingts-Malheurs et Kami-Esprit-du-Grand-Malheur. Les souillures laissées par son séjour aux Enfers (Pays-Sale) expliquent cette naissance. Mais pour corriger ces malheurs naquirent Kami-de-la-Correction-Merveilleuse, Kami-de-la-Grande-Correction et Kami-Féminine-Solennelle. Puis il en naquit également de ses ablutions au fond de l'eau. En lavant des yeux et son nez, il donna naissance à trois grands kami entre lesquels il partagea le gouvernement. Grande-Auguste-Kami-Illuminant-du-Ciel (issu de son oeil gauche) se vit confié la Haute-Pleine-du-Ciel. Majesté-Comptable-des-Lunes (issu de son oeil droit) eut la charge du domaine de la nuit. Majesté-Masculin-Puissant-Rapide-Impétueux (issu du nez) se vit attribué le domaine de la mer.
D'autres histoires mouvementées se greffèrent sur ces trois divinités qui poursuivirent la tâche de création de kami et de l'édification de la terre. Et il en fût ainsi jusqu'au premier empereur, l'empereur Jimmu et même jusqu'à l'impératrice Suiko qui est la dernière à être nommée dans le kojiki. Ainsi explique-t-on l'origine des cultures et des traditions devenues ancestrales au Japon. De Kami-Princesse-de-la-Nourriture jaillit les cinq céréales, après que Majesté-Puissant-Rapide la tua, suite à une méprise. Le ver à soie sortit de sa tête, les semences du riz de ses yeux, le millet de ses oreilles, les haricots rouges de son nez, le blé de son sexe et les haricots de son fondement. Majesté-Koyane-du-Ciel que Grande-Auguste-Kami-Illuminant-du-Ciel fit descendre du ciel est considéré comme étant l'ancêtre des conseillers « Nakatomi ». Tel est le nom de la famille chargée des affaires shintôistes auprès du gouvernement. Nakatomi signifie que l'on est un intermédiaire entre les dieux et les hommes. On apprend que c'est, pendant le règne de Majesté-Homudawake (l'empereur Ôjin), que furent fondées les tribus de la mer, de la montagne et les tribus gardiennes de la montagne ou d'Ise. Et dans ces récits, le nom est important. Il se révèle être aussi le support de mémoires, d'évocations ou de significations.
3) Nom, signification et mémoire
Les noms n'ont rien d'hasardeux dans toute cette généalogie qui se profile tout au long du kojiki. Ils ne servent pas à désigner simplement le kami, l'île ou la province qui leur sont associés. Généralement, ils sont même plutôt identifiés les uns aux autres. Le nom n'est pas indiqué après la naissance du kami. Il est donné simultanément à son acte de naissance. Quand Kami-Prince-Libéré-Fougueux et son épouse Kami-Princesse-Libérée-Fougueuse donnèrent naissance à des kami, après l'avoir été eux-mêmes d'Izanaki-no-Mikoto et d'Izanami-no-Mikoto, leur progéniture est immédiatement nommée. Ainsi est-il précisé qu'ils donnèrent le jour à Kami-Bulle-Calme, Kami-Bulle-Voguante, Kami-Surface-Calme-de-l'Eau, Kami-Surface-Agitée-de-l'Eau, Kami-Partageant-les-Eaux-Terrestres, etc. S'il en est ainsi, c'est parce que ces noms sont profondément liés à des caractéristiques de leurs géniteurs. En effet, ce couple est en rapport avec l'eau. Kami-Prince-Libéré-Fougueux avait la charge des fleuves et son épouse, celle des mers. Idem pour les kami issus d'objets comme ceux qui ont jailli de l'épée utilisée par Izanaki-no-Mikoto. Les kami issus du tranchant de l'épée sont Kami-Tranchant-la-Roche, Kami-Tranchant-la-Racine et Kami-Masculin-Conduite-de-Pierre. Le sang qui tacha le tranchant de l'épée éclaboussa en effet les nombreuses pierres alentour. Ces relations ne sont pas toujours évidentes mais nombreuses sont celles qui le sont et qui imposent une relation immédiate entre le nom, la naissance et les circonstances qui y ont présidé. Aussi est-ce souvent à des circonstances ou à des événements que le nom renvoie. Il connoterait ainsi des phénomènes plutôt que des essences.
C'est pourquoi si l'endroit où Majesté-Masculin-Puissant-Rapide a été appelé Suga, après sa victoire sur le boa qui lui valut de pouvoir se marier avec Princesse-Peigne-Rizière, ce n'est pas suite à un choix arbitraire. En effet, quand il arriva sur les lieux, il déclara qu'ici il se sentait serein. Le nom ici scelle une relation de concordance entre un lieu et un état psychique. C'est encore une concordance entre un nom et une fonction qui s'observe chez Ashi-na-Zuchi. Il s'agit d'un kami qu'il aurait mandé pour s'occuper de l'intendance de son palais et suite à cette nomination, il l'aurait appelé Chef-du-Palais-Rizière-Yami-Yatsumimi-de-Suga.
Mais quand plusieurs noms sont donnés à un même kami, peut-on toujours penser qu'il y a entre les différents noms une concordance ? Qu'en est-il de Kami-Maître-de-la-Grande-Province, aussi appelé Kami-Grand-Nom-Muji, Kami-Laid-du-Champ-de-Roseaux, Kami-Huit-Mille-Hallebardes ou Kami-Ame-d'Ici-Bas. Cinq noms au total pour ce kami. Tout comme pour le fils qu'il eut avec Princesse-Yagami, Kami-Coeur-d'Arbre appelé aussi Kami-le-Puits. La relation entre ses noms ne va pas de soi. Concernant son fils, les spécialistes n'ont pu établir de rapport entre les deux noms.
Comme au sujet de Kami-Maître-de-la-Grande province, les récits sont abondants, ils permettent de mieux mesurer ces rapports, même si les relations entre les noms laissent subsister certaines obscurités. Les récits qui restituent son histoire utilisent toujours un de ses noms, tant et si bien que d'un récit à l'autre, le nom change, même si l'histoire observe un semblant de continuité chronologique. Dans l'histoire intitulé le Lapin blanc d'Inaba, Il est d'abord appelé Kami-Maître-de-la-Grande-Province. Ses demi-frères kami désireux de se rendre dans la province d'Inaba, pour épouser la princesse Yagami, lui aurait abandonné leurs droits sur le pays. Mais au moment du départ, ils le prirent avec eux comme servant et, à ce moment charnière du récit, il est appelé par le nom qui intervient en deuxième position dans la généalogie. C'est donc Kami-Grand-Nom-Muji qui entreprend ce voyage, à la suite de ces frères. C'est lui qui permet à ce lapin de retrouver à nouveau son pelage. Et le lapin l'informe de son succès futur auprès de la princesse et de l'infortune des autres kami.
Mais ces frères furieux de son succès, auprès de la princesse, décidèrent de le tuer. Ils y parvinrent, mais il fut ressuscité, grâce à sa Majesté Mère aidée en cela de Majesté-des-Naissances-Divines qui lui envoya Princesse-Palourde et Princesse-Clovisse. Il ressuscita ainsi sous les traits d'un magnifique jeune homme. Ses frères le tuèrent derechef. Grâce à une autre intervention de sa mère, il en réchappa à nouveau et il put grâce à l'aide de Kami-Prince-Oya éviter la mort que ses frères voulaient encore lui donner. Ce prince le sauva de la flèche meurtrière des kami en le faisant passer par les branches d'un arbre; puis, il se rendit chez Majesté-Masculin-Puissant où il est d'abord appelé Laid-du-Champ-de-Roseaux. C'est ainsi qu'il est nommé après que Princesse-Avance qui vient de s'unir à lui l'introduit auprès de son père. Elle l'aide à surmonter des épreuves puis quand lui et la princesse commencent à avoir le dessus, il est appelé à nouveau Kami-Grand-Nom-Muji et c'est ainsi nommé qu'avec la princesse sur son dos, il fuit la maison de son père, après avoir attaché les cheveux de ce dernier à la poutre faîtière de la chambre, et dérobé ses armes, le grand sabre vif et les arcs et flèches vifs ainsi que son koto céleste servant aux oracles. Puis rattrapés par ce dernier, ils l'entendirent leur dire ce qu'ils devaient faire. Il dit à l'un qu'il devait devenir Kami-Maître-de-la-Grande-Province mais aussi Kami-Ame-d'Ici-Bas. Il lui dit aussi qu'il devait vaincre ses demi-frères avec ses armes et à sa fille, il enjoignit de construire au pied du mont Ukano un palais à grands piliers sur un rocher souterrain et de lui donner un toit jusqu'au ciel. Il aurait épousé également Princesse Yagami et c'est sous le nom de Kami-Huit-Mille-Hallebardes qu'il serait devenu l'époux de Princesse-Nunakawa. Et sous le nom de Kami-Maître-de-la-Grande-Province, il aurait eu des enfants de Majesté-Princesse-Brume et un seul de princesse-Fléche-Bouclier-Divins. Puis il est question de sa rencontre avec Kami-Prince-Nain, fils de Kami-des-Naissances-Divines. Mais d'abord, il ne put en savoir le nom. Il l'apprit de la bouche de Prince-S'Emiettant et quand la mère de Kami-Prince-Nain lui dit qu'ils pourraient devenir frère et profiter de cette union pour renforcer le pays ; il est, quand elle lui fait part de ce projet, Majesté-Laid-du-Champ-de-Roseaux, puis quand cette association prend forme, il est Grand-Nom-Muji. Mais après le départ de cet allié, il se retrouva seul et c'est Kami-Maître-de-la-Grande-Province qui se demande comment former le pays. Et s'il le put, c'est grâce à l'aide d'un autre kami dont le siège est au mont Mimoro. Ces différents emplois ne sont pas laissés au hasard.
Conclusion
Le kojiki n'est pas simplement un recueil de récits, de légendes, servant au délassement et au divertissement de l'esprit. Il est à la fois impliqué dans l'histoire politique et religieuse du Japon et c'est dans cette double optique qu'il doit être abordé.
C'est dans cette double articulation que la thématique du nom s'inscrit et se développe. Le nom est à la croisée du ciel et de la terre, du Japon et du monde, des dieux et des hommes, des histoires et des traditions. C'est à l'apparition et au jaillissement des choses qu'il est toujours apparenté. Il n'est donc jamais simplement un instrument de désignation, il est le support des mémoires, histoires et évocations que le kojiki aborde dans leur aspect phénoménal et processuel sans rien dire, dans un sens ou dans un autre, sur leur aspect essentiel.

Introduction :
Le kojiki parut au Japon au VIII° siècle. Mais les récits et légendes qu'il regroupe remonteraient à la période allant du IV° au VI° siècle. Sa rédaction relèverait d'une initiative politique. Au VII° siècle, l'empereur Temmu (règne de 673-686) se serait ému des travestissements subis par les traditions et les généalogies. Pour y remédier, il aurait chargé un des ses subordonnés, Hieda-no-Are de faire le tri parmi celles-ci. Ce travail fut achevé, sous le règne de l'impératrice Gemmyô (règne de 662-722), par Hieda-no-Are. Et l'impératrice en eut connaissance le 28 janvier 712.
Ce recueil se compose de trois parties. La première se situerait à l'époque de la genèse et de la naissance des îles qui composent le Japon et de la descente sur la terre des divinités, qui sont considérées comme les ancêtres de la famille impériale. La deuxième commencerait au règne du premier empereur Jimmu et s'étendrait jusqu'à celui de l'empereur Ojin. La dernière partie s'achèverait à l'époque de son auteur.
C'est au shintoïsme que le kojiki serait apparenté. Il représente pour les spécialistes un outil de travail important pour connaître une culture étrangère à la spiritualité bouddhique. C'est à partir du 3ème siècle que les premiers germes de cette religion se seraient développés. Ils étaient associés à un rituel autour de la culture du riz. C'est donc d'éléments importants de la tradition japonaise que le kojiki instruirait. Mais cette interaction de l'homme et de la nature sur laquelle il fait fond révèle que les puissances de la nature comme l'eau, les volcans, les rochers, sont les vecteurs indissociables de l'énergie du monde et de la fragilité de toutes les formes soumises au temps. Aussi chaque élément de la nature, comme les plantes, les arbres, les animaux, ou les phénomènes naturels, peut-il être mis en rapport avec les kami qui sont des divinités bonnes ou mauvaises. Le panthéon shintô compterait 800 myriades de kami.
C'est donc à une vision complexe et diversifiée du Japon que le Kojiki initierait. Aussi est-ce pour son intérêt historique, religieux et mythologique qu'il a retenu l'attention de spécialistes. C'est à Urabe Kanefumi que l'on devrait le premier commentaire. Ce travail intitulé "Kojiki Uragaki" aurait été publié en 1273. Il aurait inauguré une tradition d'interprétation sur ce texte qui s'est poursuivie jusqu'à nous et qui a été marquée par des principes de lecture divergents. Ainsi pour Arai Hakuseki (mort en 1725), les récits qui le composent seraient véridiques. Cette thèse aurait été en partie contestée par Tsuda Sôkichi (1873-1962). Il put apporter la preuve que certaines légendes ne renverraient à aucun fait historique.
Mais ce qui retient particulièrement l'attention est le traitement du nom, voire des noms dans ces récits. C'est là sans doute une des originalités de ce recueil. Il ne s'agit pas pour nous de prétendre que le kojiki serait la seule cosmogonie à donner place au nom. Il s'agit plutôt de montrer que le nom en est un des supports les plus remarquables car, à partir de lui, bien des axes importants du recueil se dessineraient.
1) Généalogie et nom
Le kojiki est un recueil de récits qui s'inscrit, tout à la fois, dans la tradition des cosmogonies et des théogonies. Comme dans la théogonie d'Hésiode, on assiste à la naissance des dieux et leur généalogie fait l'objet d'une exposition qui suit l'ordre des naissances. Comme dans les cosmogonies, on y traite narrativement de la naissance du monde. Mais dans le kojiki, l'accent est avant tout mis sur la formation de l'archipel japonais. Cette particularité n'affecte en rien ce qui l'affilie à ces deux genres littéraires. C'est, également, à la question du commencement qu'il répond. Comment le monde est-il apparu ? A quels phénomènes attribuer la naissance du Japon ? A quelles puissances la doit-on ? Quels liens existent-ils entre les puissances de la nature, les Dieux et les hommes ?
Les premiers récits sont importants car ils en scellent le socle et lui donne une origine qui est aussi celle du monde. Ils donnent les bases de cette tradition qu'ils véhiculent et qu'ils relient au geste divin qui a préludé au commencement de toutes choses. Commencement qui est la conjonction des puissances divines et des puissances naturelles. Les premières naissances de Dieux sont liées au commencement du ciel et de la terre. Mais ces deux parties du monde restèrent, dans un premier temps, sans rapport l'une avec l'autre. Les divinités qui naquirent d'abord étaient en rapport avec le ciel. Il eut d'abord dans la Haute Plaine du Ciel, Kami-Maître-du-Centre-Auguste-du-ciel, puis Kami-de-la-Haute-Production-Auguste et Kami-des-Naissances-Divines. Elles se "se manifestèrent en divinités célibataires et dérobèrent leur corps aux regards".
Et d'autres dieux suivirent alors que la terre récemment apparue était comme une "tâche d'huile flottante". Ces dieux sont Kami-Prince-Plaisant-Pousse-de-Roseau et Kami-Résidant-Eternellement-dans-le-Ciel. Et il en fut ainsi jusqu'au couple Izanaki-no-Kami et son épouse Izanami-non-Kami. Ce couple boucle ce que l'on appelle "les sept générations mythiques" formées de cinq couples divins et de deux divinités célibataires, Kami-Résidant-Eternellement-sur-la-Terre puis Kami-Champ-de-Nuages-Luxuriant. Les dieux célibataires sont considérés comme formant chacun une génération. Et ce récit se poursuit en relatant comment les divinités Izanaki-no-Mikoto et Izanami-no-Mikoto furent envoyées vers « la terre voguante » pour la réparer et la consolider, ce qu'ils firent en donnant naissance à des enfants, des îles, des provinces et des kami.
Et tout au long de ce récit qui se poursuit jusqu'au règne de l'impératrice Suiko (mourut le 15 mars 1628), des noms jalonnent cette succession ordonnée de naissances ou de formations. Et c'est même à une myriade de noms que le lecteur est confronté, et d'une manière qui n'a pas d'équivalent dans la théogonie d'Hésiode, même si les noms y sont présents. Le nom servent, généralement, à différencier les différents territoires et les divinités entre elles, à les inscrire dans le fil des générations et à le former.
Mais ce qui frappe, dès les premières lignes du kojiki, et qui s'accentue dès le second, c'est la relation particulièrement forte, entre le nom et la formation, la création et la différenciation. Il accompagne toutes les étapes de cette création qui se poursuit jusqu'à l'apparition des premières dynasties impériales. Les îles et les provinces auxquelles les dieux donnèrent naissance sont nommées, y compris celles qui ne comptent pas parmi les enfants, comme l'île d'Awa (frêle). L'île Aux-Deux-Noms-en-Iyo avait quatre visages qui reçurent chacun un nom. Princesse-Charmante pour la province d'Iyo, Princesse-Âme-du-Riz pour la province de Sanuki, Princesse-de-la-Nourriture pour la province d'Awa et Seigneur-de-Bravoure pour la province de Tosa.
Les kami ont tous au moins un nom et ce nom est indicatif de leur divinité. Leur nom comporte généralement le mot kami. Les divinités Izanaki-no-Mikoto et Izanami-no-Mikoto ne sont pas une exception à cette composition du nom. En effet, le mot mikoto qui, à l'origine signifiait "ordre, décret de la part des suzerains", fut utilisé, par la suite, pour désigner les divinités. Et il équivalait au mot kami. Ces deux divinités portent dans leur nom l'empreinte du premier sens : "ordonner". C'est suite à un ordre donné par les kami célestes qu'elles se sont chargées de la consolidation de la terre. Mais cette particularité n'en fait pas des dieux marginaux. Leurs enfants ont tous des noms qui rappellent leur statut de kami. Ainsi en est-il de Kami-Masculin-aux-Multiples-Choses, de Kami-Prince-Rocher-et-Terre et de Kami-Princesse-Rocher-et-Terre. Cette observation s'étend jusqu'à Kami-Prince-Libéré-Fougueux et à son épouse Kami-Princesse-Libérée-Fougueuse. Eux-mêmes eurent des enfants. Cette suite de générations se poursuit tout au long du récit jusqu'au règne du premier empereur qui, avec ses successeurs, sont dans la postérité des divinités dont la généalogie est exposée dans la première partie. Le premier empereur cité est l'empereur Jimmu. Il inaugure les dynasties d'empereurs qui se terminent par l'évocation de l'impératrice Suikô. L'empereur Jimmu s'appelle aussi Majesté-Prince-Iware-du-Yamato-Sacré et il serait affilié à la Divinité Marine, Princesse-Ame-Luxure par le fils de cette déesse Prince-Autel-Celeste-Héros-sur-la-Plage-Majesté-Né -avant-la-Couverture-en-Ailes-de-Cormorans-du-Pavillon. Celui-ci l'aurait conçu avec Majesté-Princesse-Ame-Possédée. Du premier nom cité au dernier, c'est à une série de naissances que l'on assiste. Mais ces noms seraient incomplets sans les histoires dont ils sont le support.
2) Généalogie et histoire
Les histoires ne manquent pas dans cette myriade de divinités qui composent la généalogie du kojiki. Ces histoires sont autant des histoires de fondation, de rencontres, d'amour, de naissance, d'accouplement ou de conflit. Autant d'histoires qui, comme tant d'autres mythologies, établissent des ponts entre les dieux et les hommes.
L'histoire d'Izanaki-no-Mikoto est, sur ce point, assez exemplaire. Il fut chargé avec Izanami-no-Mikoto de « réparer, de consolider cette terre voguante ». C'est une histoire plutôt mouvementée qui s'ensuivit pour ces deux kami. Ils sont, en effet, à l'origine de la naissance de l'île d'Onogoro (Onogoro : solidifiée d'elle-même) et ils y descendirent, quittant ainsi le pont flottant du ciel, pour y ériger un pavillon de huit toises. Pour donner naissance à la terre, il se mirent à tourner autour de l'Auguste Pilier Céleste, ce qu'ils firent mais ils ne furent pas satisfaits des enfants qu'ils conçurent car ils leur parurent imparfaits. Hiruko (Sangsue) fut abandonné : ils le laissèrent dériver sur un esquif de roseaux. Puis ils décidèrent de consulter les kami célestes pour connaître la raison de l'imperfection de leur progéniture. Les dieux purent, grâce à une divination, mettre ainsi en cause le rituel qu'ils avaient adopté avant de s'accoupler : « Ce n'était pas bien que la femme parle la première. Retournez. Descendez et répétez tout ». Ils répétèrent donc le même rituel amoureux mais cette fois, ils le firent en n'inversant pas les rôles et ils donnèrent naissance à huit grandes îles, parmi lesquelles l'île d'Iki ou l'île Tsu. Puis naquirent notamment l'île d'O et des kami comme Kami-Masculin-aux-Multiples-Choses. Au total, ce couple de kami enfanta 14 îles et 35 kami.
Mais le dernier accouchement de la déesse lui fut fatal puisqu'en mettant au monde son dernier fils Kami-Esprit-de-la-Lumière-du-Feu, Izanami-no-Mikoto eut ses organes féminins brûlés. Pendant sa maladie, elle mit au monde, notamment, par ses vomissures Kami-Prince-de-la-Mine et Kami-Princesse-de-la-Mine. Quand elle mourut, son mari fut plongé dans une grande affliction. Et c'était à tel point qu'il ne put se résoudre à la perdre. Il s'en prit à leur fils Kami-Esprit-de-la-Lumière et lui trancha le cou, ce qui fit jaillir des kami des différents endroits de l'arme qu'il avait utilisée pour son crime. Il en sortit du sang qui tacha le tranchant, la garde et la poignée de l'épée. Puis il décida de se rendre aux enfers pour y revoir son épouse. Il voulait la faire revenir pour qu'ils puissent achever leur tâche mais comme elle l'en informa, il serait arrivé trop tard, car elle aurait déjà absorbé le repas préparé dans le chaudron des Enfers. Elle préféra alors demander aux kami des Enfers ce qui était encore possible pour eux. Elle insista pour qu'il ne la regarde pas. Comme l'attente lui parut longue, il fit de la lumière; mais la vue du corps de sa femme le remplit de terreur, car son corps était rempli de vers grouillants, suite à quoi il prit la fuite. Il fut alors poursuivi par les femelles répugnantes des Enfers que son épouse avait lancées à ses trousses; mais il put leur échapper grâce à sa coiffure noire qu'il jeta et qui fit naître du raisin que ses assaillants mangèrent. Puis pour freiner à nouveau leur poursuite, il leur lança son grand peigne, d'où sortirent des pousses de bambou. Et pour combattre les huit kami du tonnerre nés en parasitant le corps de son épouse et les Mille cinq cent kami qu'elle lança aussi derrière lui, il tira son épée longue de dix poings. Mais ce n'est qu'aux confins des Enfers qu'il put définitivement s'en libérer. Il jeta sur eux trois fruits d'un pêcher. Et pour finir, il put arrêter la course de son épouse qui avait rejoint les assaillants, grâce à rocher, qui lui permit de fermer la frontière. Et il put avoir le dessus quand son épouse lui dit qu'elle ferait mourir 1000 personnes par jour parmi les gens de son pays. Il lui rétorqua qu'il établirait lui 1500 maternités par jour.
Mais son histoire ne s'arrête pas là. Pour se purifier de son séjour aux Enfers, il se rendit à Ahakibara, sur la rive du petit détroit Tachibana dans la province Himuka de Tsukushi pour y faire ses ablutions. Des kami naquirent des objets qu'il laissa sur la rive. Kami-du-Long-chemin naquit de sa ceinture. Puis de ses ablutions naquirent d'abord Kami-Esprit-des-Quatre-Vingts-Malheurs et Kami-Esprit-du-Grand-Malheur. Les souillures laissées par son séjour aux Enfers (Pays-Sale) expliquent cette naissance. Mais pour corriger ces malheurs naquirent Kami-de-la-Correction-Merveilleuse, Kami-de-la-Grande-Correction et Kami-Féminine-Solennelle. Puis il en naquit également de ses ablutions au fond de l'eau. En lavant des yeux et son nez, il donna naissance à trois grands kami entre lesquels il partagea le gouvernement. Grande-Auguste-Kami-Illuminant-du-Ciel (issu de son oeil gauche) se vit confié la Haute-Pleine-du-Ciel. Majesté-Comptable-des-Lunes (issu de son oeil droit) eut la charge du domaine de la nuit. Majesté-Masculin-Puissant-Rapide-Impétueux (issu du nez) se vit attribué le domaine de la mer.
D'autres histoires mouvementées se greffèrent sur ces trois divinités qui poursuivirent la tâche de création de kami et de l'édification de la terre. Et il en fût ainsi jusqu'au premier empereur, l'empereur Jimmu et même jusqu'à l'impératrice Suiko qui est la dernière à être nommée dans le kojiki. Ainsi explique-t-on l'origine des cultures et des traditions devenues ancestrales au Japon. De Kami-Princesse-de-la-Nourriture jaillit les cinq céréales, après que Majesté-Puissant-Rapide la tua, suite à une méprise. Le ver à soie sortit de sa tête, les semences du riz de ses yeux, le millet de ses oreilles, les haricots rouges de son nez, le blé de son sexe et les haricots de son fondement. Majesté-Koyane-du-Ciel que Grande-Auguste-Kami-Illuminant-du-Ciel fit descendre du ciel est considéré comme étant l'ancêtre des conseillers « Nakatomi ». Tel est le nom de la famille chargée des affaires shintôistes auprès du gouvernement. Nakatomi signifie que l'on est un intermédiaire entre les dieux et les hommes. On apprend que c'est, pendant le règne de Majesté-Homudawake (l'empereur Ôjin), que furent fondées les tribus de la mer, de la montagne et les tribus gardiennes de la montagne ou d'Ise. Et dans ces récits, le nom est important. Il se révèle être aussi le support de mémoires, d'évocations ou de significations.
3) Nom, signification et mémoire
Les noms n'ont rien d'hasardeux dans toute cette généalogie qui se profile tout au long du kojiki. Ils ne servent pas à désigner simplement le kami, l'île ou la province qui leur sont associés. Généralement, ils sont même plutôt identifiés les uns aux autres. Le nom n'est pas indiqué après la naissance du kami. Il est donné simultanément à son acte de naissance. Quand Kami-Prince-Libéré-Fougueux et son épouse Kami-Princesse-Libérée-Fougueuse donnèrent naissance à des kami, après l'avoir été eux-mêmes d'Izanaki-no-Mikoto et d'Izanami-no-Mikoto, leur progéniture est immédiatement nommée. Ainsi est-il précisé qu'ils donnèrent le jour à Kami-Bulle-Calme, Kami-Bulle-Voguante, Kami-Surface-Calme-de-l'Eau, Kami-Surface-Agitée-de-l'Eau, Kami-Partageant-les-Eaux-Terrestres, etc. S'il en est ainsi, c'est parce que ces noms sont profondément liés à des caractéristiques de leurs géniteurs. En effet, ce couple est en rapport avec l'eau. Kami-Prince-Libéré-Fougueux avait la charge des fleuves et son épouse, celle des mers. Idem pour les kami issus d'objets comme ceux qui ont jailli de l'épée utilisée par Izanaki-no-Mikoto. Les kami issus du tranchant de l'épée sont Kami-Tranchant-la-Roche, Kami-Tranchant-la-Racine et Kami-Masculin-Conduite-de-Pierre. Le sang qui tacha le tranchant de l'épée éclaboussa en effet les nombreuses pierres alentour. Ces relations ne sont pas toujours évidentes mais nombreuses sont celles qui le sont et qui imposent une relation immédiate entre le nom, la naissance et les circonstances qui y ont présidé. Aussi est-ce souvent à des circonstances ou à des événements que le nom renvoie. Il connoterait ainsi des phénomènes plutôt que des essences.
C'est pourquoi si l'endroit où Majesté-Masculin-Puissant-Rapide a été appelé Suga, après sa victoire sur le boa qui lui valut de pouvoir se marier avec Princesse-Peigne-Rizière, ce n'est pas suite à un choix arbitraire. En effet, quand il arriva sur les lieux, il déclara qu'ici il se sentait serein. Le nom ici scelle une relation de concordance entre un lieu et un état psychique. C'est encore une concordance entre un nom et une fonction qui s'observe chez Ashi-na-Zuchi. Il s'agit d'un kami qu'il aurait mandé pour s'occuper de l'intendance de son palais et suite à cette nomination, il l'aurait appelé Chef-du-Palais-Rizière-Yami-Yatsumimi-de-Suga.
Mais quand plusieurs noms sont donnés à un même kami, peut-on toujours penser qu'il y a entre les différents noms une concordance ? Qu'en est-il de Kami-Maître-de-la-Grande-Province, aussi appelé Kami-Grand-Nom-Muji, Kami-Laid-du-Champ-de-Roseaux, Kami-Huit-Mille-Hallebardes ou Kami-Ame-d'Ici-Bas. Cinq noms au total pour ce kami. Tout comme pour le fils qu'il eut avec Princesse-Yagami, Kami-Coeur-d'Arbre appelé aussi Kami-le-Puits. La relation entre ses noms ne va pas de soi. Concernant son fils, les spécialistes n'ont pu établir de rapport entre les deux noms.
Comme au sujet de Kami-Maître-de-la-Grande province, les récits sont abondants, ils permettent de mieux mesurer ces rapports, même si les relations entre les noms laissent subsister certaines obscurités. Les récits qui restituent son histoire utilisent toujours un de ses noms, tant et si bien que d'un récit à l'autre, le nom change, même si l'histoire observe un semblant de continuité chronologique. Dans l'histoire intitulé le Lapin blanc d'Inaba, Il est d'abord appelé Kami-Maître-de-la-Grande-Province. Ses demi-frères kami désireux de se rendre dans la province d'Inaba, pour épouser la princesse Yagami, lui aurait abandonné leurs droits sur le pays. Mais au moment du départ, ils le prirent avec eux comme servant et, à ce moment charnière du récit, il est appelé par le nom qui intervient en deuxième position dans la généalogie. C'est donc Kami-Grand-Nom-Muji qui entreprend ce voyage, à la suite de ces frères. C'est lui qui permet à ce lapin de retrouver à nouveau son pelage. Et le lapin l'informe de son succès futur auprès de la princesse et de l'infortune des autres kami.
Mais ces frères furieux de son succès, auprès de la princesse, décidèrent de le tuer. Ils y parvinrent, mais il fut ressuscité, grâce à sa Majesté Mère aidée en cela de Majesté-des-Naissances-Divines qui lui envoya Princesse-Palourde et Princesse-Clovisse. Il ressuscita ainsi sous les traits d'un magnifique jeune homme. Ses frères le tuèrent derechef. Grâce à une autre intervention de sa mère, il en réchappa à nouveau et il put grâce à l'aide de Kami-Prince-Oya éviter la mort que ses frères voulaient encore lui donner. Ce prince le sauva de la flèche meurtrière des kami en le faisant passer par les branches d'un arbre; puis, il se rendit chez Majesté-Masculin-Puissant où il est d'abord appelé Laid-du-Champ-de-Roseaux. C'est ainsi qu'il est nommé après que Princesse-Avance qui vient de s'unir à lui l'introduit auprès de son père. Elle l'aide à surmonter des épreuves puis quand lui et la princesse commencent à avoir le dessus, il est appelé à nouveau Kami-Grand-Nom-Muji et c'est ainsi nommé qu'avec la princesse sur son dos, il fuit la maison de son père, après avoir attaché les cheveux de ce dernier à la poutre faîtière de la chambre, et dérobé ses armes, le grand sabre vif et les arcs et flèches vifs ainsi que son koto céleste servant aux oracles. Puis rattrapés par ce dernier, ils l'entendirent leur dire ce qu'ils devaient faire. Il dit à l'un qu'il devait devenir Kami-Maître-de-la-Grande-Province mais aussi Kami-Ame-d'Ici-Bas. Il lui dit aussi qu'il devait vaincre ses demi-frères avec ses armes et à sa fille, il enjoignit de construire au pied du mont Ukano un palais à grands piliers sur un rocher souterrain et de lui donner un toit jusqu'au ciel. Il aurait épousé également Princesse Yagami et c'est sous le nom de Kami-Huit-Mille-Hallebardes qu'il serait devenu l'époux de Princesse-Nunakawa. Et sous le nom de Kami-Maître-de-la-Grande-Province, il aurait eu des enfants de Majesté-Princesse-Brume et un seul de princesse-Fléche-Bouclier-Divins. Puis il est question de sa rencontre avec Kami-Prince-Nain, fils de Kami-des-Naissances-Divines. Mais d'abord, il ne put en savoir le nom. Il l'apprit de la bouche de Prince-S'Emiettant et quand la mère de Kami-Prince-Nain lui dit qu'ils pourraient devenir frère et profiter de cette union pour renforcer le pays ; il est, quand elle lui fait part de ce projet, Majesté-Laid-du-Champ-de-Roseaux, puis quand cette association prend forme, il est Grand-Nom-Muji. Mais après le départ de cet allié, il se retrouva seul et c'est Kami-Maître-de-la-Grande-Province qui se demande comment former le pays. Et s'il le put, c'est grâce à l'aide d'un autre kami dont le siège est au mont Mimoro. Ces différents emplois ne sont pas laissés au hasard.
Conclusion
Le kojiki n'est pas simplement un recueil de récits, de légendes, servant au délassement et au divertissement de l'esprit. Il est à la fois impliqué dans l'histoire politique et religieuse du Japon et c'est dans cette double optique qu'il doit être abordé.
C'est dans cette double articulation que la thématique du nom s'inscrit et se développe. Le nom est à la croisée du ciel et de la terre, du Japon et du monde, des dieux et des hommes, des histoires et des traditions. C'est à l'apparition et au jaillissement des choses qu'il est toujours apparenté. Il n'est donc jamais simplement un instrument de désignation, il est le support des mémoires, histoires et évocations que le kojiki aborde dans leur aspect phénoménal et processuel sans rien dire, dans un sens ou dans un autre, sur leur aspect essentiel.



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